Et pourquoi pas : faire une première manip au plateau des Tourbières ?

A peine arrivée sur l’île, Cyprien m’a annoncé qu’il m’avait déjà inscrite à une manip sur le plateau des tourbières. Pour chaque manip, qu’elle soit professionnelle ou loisir, il faut que le chef de manip rédige une fiche, sur laquelle doivent être indiqués : la date, la durée, le lieu, l’objectif et le nombre de manipeurs nécessaires. Ensuite, tant qu’il y a de la place les hivernants peuvent s’inscrire pour être manipeur. Enfin, cette feuille doit recevoir toutes les signatures nécessaires avant le départ : chef de district, pompier, médecin et cuisinier.

Pour la manip au plateau des tourbières, je devais donc partir avec deux agents de la réserve naturelle pour réaliser la vérification journalière de deux CMR souris (Capture Marquage Recapture) à 550 m et 650 m d’altitude. Pour cela, on devait partir le 5 décembre en fin d’après-midi, passer une nuit en cabane à Antonelli puis monter le lendemain au plateau des tourbières faire le travail, avant de revenir sur base.

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Le plateau des tourbières étant une zone sensible, nous ne pouvons y pénétrer qu’avec une autorisation spéciale délivrée chaque année en nombre limité aux chefs de manips Res Nat et ornitho. Il faut aussi s’y rendre avec du matériel bio-sécurisé. Sur base, j’ai donc dû tester des bottes réservées à cette zone, afin de trouver celles que j’emporterai jusqu’à la frontière du plateau, le reste du matériel bio-sécurisé se trouvant déjà sur place, dans une touque prévue spécialement à cet effet. J’étais très excitée à l’idée de faire ma première manip et de passer ma première nuit en cabane. Cette manip avait lieu en même temps qu’une manip ornitho sur les albatros d’Amsterdam. Etant, obligatoirement, 3 par manip en dehors des chemins tracteurs, c’est donc à 6 que nous sommes partis le 5 décembre à 16 h, pour effectuer les 45 minutes de marche qui nous séparaient de la cabane. Cyp s’était inscrit à la manip ornitho, ce qui nous a permis de faire une manip et une nuit en cabane ensemble. Si nous sommes partis la veille pour n’effectuer que 45 minutes de marche c’était pour plusieurs raisons : d’abord se préserver, en n’effectuant qu’une partie de la montée le premier jour en prévision de l’ascension plus physique du lendemain, ensuite pour pouvoir être sur place une heure plus tôt pour travailler et avoir ainsi plus de temps pour les manips (le nombre de jours en terrain sensible étant comptabilisé et limité) et enfin c’était pour le plaisir de passer une soirée en petit comité hors base.

La veille Cyprien m’avait conseillé sur le matériel à emporter, un duvet pour la nuit en cabane, un sweat, une veste étanche en cas de pluie, de l’eau pour deux jours, une lampe torche, l’appareil photo… pas la peine de trop se charger, la manip ne durant que deux jours.

A 16h, j’étais prête pour le départ et après la vacation radio, nous nous sommes tous mis en marche en direction de la cabane. L’excitation se mélangeait à une once d’appréhension, je ne suis pas la meilleure des marcheuses et les deux jours qui se présentaient, allaient vite me confirmer si oui ou non les transites de l’hivernage seraient compliqués pour moi. Avec le recul, je peux aujourd’hui affirmer que le plateau des tourbières c’est bien pour commencer, car c’est vraiment loin d’être le pire des transites … mais nous reparlerons de cela plus tard. Le trajet d’un peu plus de 3 km s’est effectué sans pose. 95% du transite s’est déroulé sur le chemin tracteur avant de bifurquer pour une montée dans les scirpes. Le scirpe est une plante autochtone qui ressemble à de la ciboulette d’1 m 20 de haut, dure et piquante. Il faut faire attention de ne pas s’en planter une dans un œil ou une oreille si jamais on glisse ou si l’on se baisse. Sur Amsterdam, plusieurs blessures par an sont dues aux scirpes. On appelle souvent les zones où l’on zigzague entre les scirpes, le Vietnam. Même si le petit morceau de chemin qui mène à Antonelli est suffisamment souvent emprunté pour que la progression soit facilitée, avec des scirpes jusqu’à la poitrine nous avancions plus lentement et en file indienne. Ce n’est que lorsque l’on a émergé devant la terrasse que j’ai aperçu la cabane. Elle était là, posée tranquillement sur le bord du cratère Antonelli. Elle ressemblait à un petit chalet de montagne et la terrasse surplombait le cratère rempli de cyprès. Le cyprès est une espèce de sapin importé sur Amsterdam par l’homme. C’est l’un des rares lieux où on les laisse pousser, car à l’abri du vent ils ne prolifèrent pas et ne s’étendent pas hors du cratère.

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Après avoir marché près d’une heure sur un terrain sans arbre puis dans un Vietnam, il est surprenant de se retrouver devant cette toute petite forêt. Lorsque l’on descend au fond du cratère, sous ces arbres gigantesques, on a l’impression de se retrouver dans une forêt métropolitaine. En moins d’une heure, le paysage a changé trois fois de manière drastique. J’ai profité de la vue sur la terrasse, pendant un quart d’heure, avant de rentrer rejoindre les autres pour un apéritif dînatoire.

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La cabane est assez grande pour accueillir 6 personnes, 4 sur des lits superposés et deux sur des matelas au sol. Elle a une gazinière et une grande table en bois autour de laquelle nous nous sommes installés. Il n’y a pas d’électricité et c’est à la lueur de bougies que nous avons profité de cette soirée.

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J’avais vraiment l’impression de vivre un moment hors du temps. L’ambiance d’une soirée à la bougie est super sympa. Ce n’est plus quelque chose qui se vit en en France, excepté s’il y a une coupure de courant (qui souvent agace). Mais ici, c’était un plaisir de passer une soirée entre amis. Sans l’électricité, la télé et toutes les commodités du monde moderne, on réapprend à vivre des moments simples et vrais. On se rend compte alors que l’on n’a pas besoin de toutes ces nouvelles technologies pour être heureux. La nuit tombe vite dans les terres australes, dès 19 h les bougies étaient indispensables et à 21 h 30 nous étions tous couchés, afin de partir aux premières lueurs du jour le lendemain.

Dans la nuit nous avons été pris d’un fou-rire mémorable. En effet les garçons dormaient, soit par terre, soit dans les lits du bas et les deux filles dans les lits du haut. Le seul problème fut que lorsque nous sommes montées nous coucher, nous nous étions aidées de chaises qui ont ensuite été poussées afin d’installer les matelas au sol. Du coup dans la nuit, lorsque je me suis levée, suivie de près par Chloé, nous nous sommes retrouvées coincées, au pied de nos lits, car nous étions trop petites pour remonter dans ceux-ci sans aide. Nous avons été prises d’un fou-rire, que nous tentions d’étouffer pour ne pas réveiller toute la cabane, situation d’autant plus comique, que nous avons vu Jérémy remonter ses jambes super vite jusqu’au menton, lorsque j’ai failli lui tomber dessus lors de ma première tentative pour remonter me coucher. Ensemble nous avons finalement réussi à escalader les montants du lit, dans le noir, le tout en pouffant de rire.

5 h 30 du matin, tous les réveils ont sonné, il faisait jour dehors. Une demi-heure plus tard, nous étions tous prêts à partir. Le trajet a commencé par une ascension de 45 minutes pour arriver à la frontière du plateau. Là, nous avons enfilé nos bottes et un Fléxo bio-sécurisé (le fléxo, est la hantise des hivernants, un pantalon et une veste étanche, type ciré breton qui ne respire pas du tout et avec lequel on doit faire des randonnées). Nous avons aussi récupéré une paire de raquettes chacun que nous avons porté à la main pendant encore 20 min, avant de les enfiler pour entrer sur la zone tourbeuse. On porte des raquettes afin de préserver la végétation de la zone. Ainsi harnachés, nous avons encore progressé 30 minutes tous ensemble, jusqu’au premier nid d’albatros d’Amsterdam puis nous nous sommes séparés. La manip ornitho devait travailler avec ces oiseaux endémiques présents uniquement sur Amsterdam. Il n’y a qu’une cinquantaine de couples reproducteurs dans le monde et ils nichent tous sur Amsterdam. L’albatros d’Amsterdam fait partie des cents espèces les plus menacées dans le monde.

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Mon trio a continué tranquillement en profitant du paysage mais surtout des oiseaux. Les poussins avaient presque atteint leur taille adulte. Ils avaient encore quelques zones duveteuses surtout au niveau de la tête mais pour le reste, des plumes recouvraient presque tout leur corps.

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Ils n’avaient encore jamais volé. Les albatros d’Amsterdam n’ont pas de prédateur naturel à terre, c’est pourquoi ils nichent directement à même le sol. Peu habitués à la présence d’autres animaux, ils ne sont pas spécialement méfiants et on a pu se tenir à un mètre d’eux sans les effrayer outre mesure. On a passé un bon moment à les observer, pour mon plus grand plaisir. Je n’arrivais pas à réaliser que je voyais des oiseaux que seuls une poignée d’hommes sur terre ont la chance d’observer. J’étais là, à moins d’un mètre des poussins, à admirer ces grands oiseaux que les hivernants appellent communément les « grosses dindes ».

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On a eu la chance de voir certains des parents survoler le plateau dans un bruit de souffle. Nous nous sommes finalement arrachés à notre contemplation, pour poursuivre notre route jusqu’à la CMR la plus haute.

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Nous avons vérifié s’il y avait des souris dans les pièges, ce n’était pas le cas. Avant de redescendre faire la deuxième, mes compagnons m’ont proposé d’aller prendre le petit déjeuner en haut de la « Grande Marmite » un cratère gigantesque situé à 740 m d’altitude. Peu d’hivernants ont la chance de pouvoir y grimper car il faut avoir l’autorisation d’être sur le plateau, avoir une bonne raison d’être aussi haut (les albatros d’Amsterdam nichent plutôt autour de 400, 500 mètres d’altitude) et enfin avoir un temps dégagé. Toutes les conditions étaient réunies. Il nous restait à peine 90 m de dénivelé à parcourir. Même si la marche sur le plateau est éprouvante à cause du dénivelé, des raquettes et des flexos, je ne serais jamais passée à côté de cette occasion. Je me suis donc empressée d’accepter leur proposition. Vers 9 h, nous sommes arrivés au sommet et nous avons pu profiter du paysage en dégustant un paquet de gâteaux. Ce qui m’a le plus marqué, en dehors du paysage splendide, c’est le silence et l’isolement. Nous étions 3, seuls en haut de ce cratère et en dehors de la deuxième manip à 1 km de là, il n’y avait personne d’autre à moins de 6 km de marche. Aucun avion dans le ciel, pas d’animal, rien ni personne à part nous pour profiter de cette vue. On a passé une bonne demi-heure à admirer le panorama et à prendre des photos.

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Nous sommes finalement redescendus en direction de la deuxième CMR, dans laquelle aucune souris ne c’était fait prendre. Vers 10 h 30, sur le trajet du retour, nous avons croisé la manip ornitho, nous sommes restés un moment, en retrait, à les observer faire les prélèvements sur un poussin.

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Puis, nous avons fini la descente, jusqu’à la frontière du plateau. Là, nous avons enfin retiré les raquettes et les flexos pour notre plus grand bonheur. Malgré le beau temps sec, nous étions trempés tellement ces vêtements ne respirent pas. Les raquettes qui me paraissaient légères au début de la randonnée, ce sont révélées de plus en plus lourdes au fur et à mesure de la marche, surtout lorsqu’il y avait du dénivelé. Quand je les ai enfin ôtées, j’ai failli tomber lors de mes premiers pas sans elles tellement je me suis sentie légère.

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Ici comme ailleurs, la descente va plus vite que la montée et à midi et demie nous étions de retour à la cabane. J’ai tenu compagnie aux garçons un moment puis je suis rentrée seule à la base. Eux sont restés sur place pour recommencer le lendemain avec un autre manipeur. Chaque jour, une personne différente les accompagnera durant leur semaine de CMR.

Arrivée sur base vers 14 h 30 – 15 h, j’étais finalement fatiguée par ma première journée de manip, malgré tout, j’ai effectué mes propres relevés journaliers, avant me poser.

Sur la semaine de CMR, nous ne sommes que deux à avoir eu la chance de pouvoir monter jusqu’à la grande Marmite, car sur le plateau le temps change vite et il y a souvent du brouillard. C’était une super expérience. J’ai adoré marcher sur le plateau, dans ce désert animal et végétal, où seuls quelques nids d’albatros d’Amsterdam poussent çà et là. La vue de la grande marmite est impressionnante et la nuit en cabane c’est … trop cool !

J’espère pouvoir retourner là-haut en tant que manipeur, pour une manip sur les albatros d’Amsterdam au cours de l’hivernage. J’aimerais bien voir des adultes de plus près, ou des poussins à la sortie de leur œuf.

Cette manip m’a ouvert les yeux sur la diversité des activités à pratiquer et sur l’étendue des nouvelles expériences que je vais faire lors de mon hivernage. Chaque manip est unique, riche et magnifique. J’ai déjà hâte de repartir.

Une réflexion sur “Et pourquoi pas : faire une première manip au plateau des Tourbières ?

  1. JPMLYON

    En 1963 1964 nous avons fait que deux sorties hors base.Une d’une journée au bois de phylicas c’étais cour mais intéressant de découvrir ces arbres qui pousse à l’horizontal à cause du vent .La deuxième sortie a été plus sportive monter sur le plateau, sans raquette on enfonçait jusqu’au genoux à chaque pas. La nuit sous une canadienne à deux avec la pluie et le vent le matin au réveil enfoncé dans la mousse fesses dans l’eau, beaucoup de rire nous étions 6 se jour là. Après direction la falaise sous la pluie toujours et brouillard pour ajouter du piquant, ramper jusqu’au bord à cause du vent de sur face plus ceux qui monte de la falaise .tout ceci pour ne rien voir à cause du brouillard et retour à la base frigorifié et à bout de force c’est bon d’avoir 19 ans. Des souvenirs plein les jambes et le dos pour toujours. Merci l’armée française. Profite au maximum c’est toujours trop cour 🐧🐧🐧

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